Bordeaux est souvent présentée comme une place forte des arts et de la culture. Le constat est juste, mais il est insuffisant. Il est nécessaire d’aller plus loin.
Oui, notre territoire regorge d’initiatives artistiques et culturelles. Oui, des artistes, des associations et des opérateurs se battent chaque jour pour faire exister des projets exigeants, porteurs de sens, et ouverts au plus grand nombre. Mais cette vitalité repose aujourd’hui sur un équilibre fragile.
Créer des œuvres singulières, engagées, capables d’interroger notre société et le sens de notre vie, suppose de sortir des seules logiques mercantiles. Certaines créations sont essentielles sans être immédiatement rentables. D’autres ne peuvent être vendues à des tarifs élevés si l’on veut qu’elles restent accessibles. C’est précisément dans ces conditions que la culture prend toute sa dimension de service d’intérêt général.
À l’image de l’école, de l’hôpital ou des infrastructures publiques, la culture relève du bien commun — ou, à tout le moins, elle le devrait.
Or, les acteurs culturels font face à un désengagement croissant des financements publics, notamment de l’État et du Département. La question se pose alors clairement : lorsque l’État se désengage de certaines missions, la Ville fait des choix. Elle a par exemple décidé de compenser le manque de moyens nationaux en matière de sécurité en armant sa police municipale. Pourquoi ne pas faire le même choix politique en faveur de la culture ?
Soutenir la culture, ce n’est pas la diriger. Les artistes doivent pouvoir créer dans une liberté totale, et les lieux qui les accueillent doivent être accompagnés durablement, financièrement Un label municipal pourrait mettre en lumière le travail essentiel de certaines associations.
Cela implique de changer de méthode. La multiplication des appels à projets fragilise les structures et instaure une mise en concurrence permanente. Il est temps de faire davantage confiance aux opérateurs culturels, de privilégier des relations de long terme et de reconstruire un climat de confiance.
Vendredi 16 janvier, j’ai rencontré des acteurs culturels du territoire. Nos échanges ont mis en lumière les difficultés auxquelles il font face aujourd’hui face : manque de soutien public, précarité accrue, et même un climat de peur. La plupart d’entre eux a refusé que notre rencontre soit mise en avant sur mes réseaux, par crainte de représailles. Une politique culturelle ne peut exister sans dialogue, sans écoute, sans sécurité pour celles et ceux qui la font vivre.
Mais parler des arts et de la culture sans parler des publics n’a pas de sens. Malgré les efforts engagés, des inégalités territoriales persistent à Bordeaux. Le centre-ville concentre une grande partie de l’offre culturelle, tandis que certains quartiers demeurent sous-dotés.
Une fois le pont de Pierre franchi, il devient plus difficile, par exemple, pour les habitantes et habitants de la Benauge de disposer de lieux adaptés à l’accueil d’ un tissu associatif et culturel pourtant riche, dans un quartier à forte densité de population. Le même constat vaut pour les Aubiers, territoire abandonné des pouvoirs publics, qui fera l’objet d’un billet à part entière.
La culture doit être pensée à l’échelle de toute la ville. Aucun quartier ne devrait être mieux doté qu’un autre. L’équité territoriale n’est pas un supplément d’âme : c’est une condition de l’égalité réelle et de la validité du contrat social.
Car la culture est indispensable à la vie en société. Elle pose les questions fondamentales des causes et des conditions de notre existence. C’est grâce à elle que nous nous rencontrons, que nous échangeons, que nous nous comprenons et que nous grandissons ensemble. Et contrairement à ce que certains discours laissent entendre, la demande est bien là. Les théâtres accueillent du public, les concerts sont souvent complets, les enfants veulent participer à des ateliers. Si le système s’essouffle, ce n’est pas par manque d’intérêt, mais parce que celles et ceux qui le portent sont à bout de forces.
Enfin, la culture ne se résume pas à la seule création artistique. Elle est aussi dans la transmission des cuisines, dans les échanges informels à un arrêt de bus, dans les souvenirs partagés d’enfances à la fois similaires et différentes.
Préserver la culture artistique est indispensable, mais cela doit s’inscrire dans une vision plus large : redonner du sens aux échanges, renforcer les liens, construire une ville plus inclusive, où chacun se sente reconnu, écouté et légitime à prendre part à la vie culturelle commune.
C’est cette ambition que Bordeaux doit aujourd’hui se donner.